Tels sont les matériaux, telles sont les pierres dont se compose la société politique chrétienne. Une politique digne de ce nom, principalement s'il s'agit d'une politique chrétienne, doit tenir compte de ces vérités et les respecter scrupuleusement. Elle ne doit permettre ni qu'elles soient mises de côté, ni surtout qu'elles soient piétinées. CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE 1. La société est nécessaire au bien de l’homme Parmi les moyens les plus nécessaires et les plus efficaces dont dispose l’homme pour atteindre ce bonheur ou cette félicité, figure la vie en une société “parfaite”, c'est-à-dire en une société qui soit à ce point suffisante en biens et en ressources qu’elle lui permette de développer pleinement sa personnalité naturelle d’homme et sa personnalité surnaturelle de fils de Dieu. La société naturelle parfaite, ou politique, ordonnée au développement plénier de la personnalité naturelle de l’homme, et donc à son bonheur naturel, c’est l’Etat (28). La société surnaturelle parfaite, ordonnée au développement complet de la personnalité surnaturelle de l’homme et, par conséquent, à l’obtention de son bonheur éternel et surnaturel, c’est l’Eglise.
Le bonheur suprême n'est pas de cette vie, mais de la vie future, en laquelle notre corps ressuscitera et se revêtira d'immortalité, pour que tout l'homme jouisse de Dieu (1 Cor. 15, 53-54). Le sens profond, la raison d'être ultime de la vie présente, individuelle ou sociale, est d'être une aspiration, une attente, une préparation au bonheur éternel et surnaturel . La théologie nous donne le nom de viateurs . Elle nous décrit comme des pèlerins qui marchent et s'acheminent vers la vie éternelle en Dieu : « Nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l'avenir » (Héb. 13,14). Tout doit être ordonné à cette fin et doit être considéré comme un moyen d'y parvenir. L'Eglise a exprimé magnifiquement cette vérité dans la collecte (25) du premier dimanche après l'octave de la Trinité (26) : « Oh, Dieu, protecteur de ceux qui espèrent en toi, sans lequel rien ne vaut et nulle chose n'est sainte ! Multiplie sur nous ta miséricorde, afin que, gouvernés et conduits par toi, nous passions au milieu des biens du temps présent sans perdre ceux de l'éternité ». Pie XI l'a condensée dans cette synthèse : « Selon la doctrine chrétienne, l'homme, naturellement social, a été placé en ce monde pour que, vivant en société et sous une autorité dérivée de Dieu, il cultive et développe toutes ses facultés à la louange et à la gloire de son créateur ; et ainsi, remplissant fidèlement les devoirs de sa profession ou de sa vocation, il acquière le bonheur temporel et mérite la béatitude éternelle » (27).
(25) NdT : Voici la définition de ce terme donnée sur le site de l'Eglise catholique de France : « du latin colligere, rassembler. Première des trois oraisons de la messe. Le prêtre invite les fidèles à prier, en silence, pendant quelques instants, pour exprimer intérieurement leurs intentions. Cette oraison est appelée collecte parce qu’elle se dit au nom de tous les fidèles réunis et de la communauté chrétienne. L’assemblée répond par l’"Amen" qui est l’acte de consentement du peuple à l’œuvre de Dieu et d’adhésion aux prières du célébrant ». (26) NdT : le P. Ramirez donne évidemment ici la formule contenue dans ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler la forme extraordinaire du rite romain . La fête correspond au troisième dimanche après la Pentecôte. (27) Encycl. Quadragesimo ann o, 15 mai 1931, AAS 23 [1931], p. 216. (28) NdT : Il faut s'arrêter ici sur le problème, très important, posé ici par l'usage du mot "Etat". Cet usage présente plusieurs difficultés qu'il est nécessaire de mettre en lumière. Première difficulté : « Lorsque nous essayons, avec G. Burdeau, de percevoir la réalité qui s'abrite derrière ce que la terminologie courante appelle l'Etat, notre pensée est immédiatement sollicitée en un infinité de directions » (Traité de science politique, Paris, LGDJ 1949, t. II, p. 131, n. 92). L'Etat signifie d'abord spontanément - aujourd'hui - les pouvoirs publics, avec leurs organes d'administration et de gouvernement. C'est ainsi que l'on parle, par exemple, du budget ou de l'action de l'Etat. Mais il peut signifier aussi l'équivalent du "status" des anciens juristes, pour désigner l'agencement, l'ordre institutionnel ; on parle ainsi d'un Etat de droit, d'un Etat unitaire ou fédéral. Vitoria, par exemple, fait usage de ce sens quand il parle (sans majuscule il est vrai) de « l'état de la république » ( De iure belli, Relecciones teologicas , Madrid BAC 1960, p. 821, n. 5). Le terme peut recevoir d'autres acceptions encore, plus ou moins extensives, incluant par exemple des données territoriales, comme lorsqu'on dit de la France qu'elle est un Etat ou lorsqu'on parlait jamais des Etats de son roi. On le voit, l'imprécision du concept n'est pas faite pour en rendre la saisie facile. Il faut donc bien souligner que, dans la pensée de ceux qui y recourent pour exposer ou traduire la pensée des médiévaux, le terme d'Etat désigne deux éléments : premièrement, la partie formelle de la société politique parfaite, c'est-à-dire le pouvoir ; secondement, et par dérivation, tout le corps social complet et indépendant, incluant à la fois - à la grande différence de l'acception contemporaine, avec les séparations profondes qu'elle provoque - gouvernants ET gouvernés. Le mot Etat est alors exactement synonyme de société politique. C'est ainsi que l'entend ici le P. Ramirez. Deuxième difficulté : saint Thomas fait observer que « la dénomination d'une chose se prend de la forme qui lui donne son espèce » (in Perih., lect. 6, n. 9). Logiquement, donc, le mot Etat doit signifier premièrement le pouvoir avant de signifier la société politique. Mais non pas n'importe quel pouvoir : le pouvoir comme principe formel de la société, et non pas comme organe d'administration et de gouvernement, et moins encore comme mécanisme de contrainte. Or c'est ce sens organique, matériel, qui prévaut dans les mentalités modernes à l'énoncé du mot "Etat". Le pouvoir, pour l'homme moderne prend un grand "P", comme le mot Etat. C'est un "quelque chose" ou c'est quelqu'un avant d'être un principe d'organisation et d'unité. Il y a lieu de craindre que l'usage du mot Etat n'oriente la réflexion que vers un aspect relativement secondaire du pouvoir, à savoir celui de son organisation institutionnelle. Troisième difficulté : l'ambivalence du mot "Etat", qui peut signifier sous un même terme le pouvoir [ou le Pouvoir modernement perçu] comme il peut signifier la société politique, risque d'introduire des contresens dans la lecture des auteurs scolastiques ou de leurs disciples. Ainsi, si l'on dit que le sujet du pouvoir est l'Etat, que désigne ici ce mot ? L'Etat-Pouvoir ou l'Etat-société ? Dans la conception "corporative" des médiévaux ou de la doctrine sociale de l'Eglise elle-même, la nuance n'est pas conséquence. Un exemple permettra de mieux saisir ce risque de confusion. Reproduisant le passage où François de Vitoria, dans sa Leçon sur le pouvoir politique , évoque le cas de rois qui violeraient leurs propres lois, le Prof. Barbier le traduit en ces termes : « Ils commettent une injustice envers l'Etat et tous les autres citoyens s'ils ne participent aux charges (...) alors qu'ils font partie eux-mêmes de l'Etat » (Paris, Vrin 1980, p. 73, n. 21). La difficulté, nous semble-t-il, apparaît d'elle-même : quel est cet Etat ? Le respect de la lettre de Vitoria permet d'éviter cette inutile hésitation. Le Maître de Salamanque écrit en effet : « (...) facit iniuriam reipublicae et reliquis civibus, si, cum ipse sit pars reipublicae, non habeat partem oneris » (in h.l. Releciones teológicas , Madrid BAC 1960, p. 191). C'est-à-dire : le roi « porte préjudice à la "république" [la société politique] et aux autres citoyens s'il ne supporte pas sa part des charges de cette république , alors qu'il en est lui-même ». Quatrième difficulté : Le risque de confusion est accru par le fait que le mot "Etat" est historiquement lié à une conception de la société et du pouvoir étrangère à celle des médiévaux et, en grande part, à celle de la doctrine sociale catholique. Dans la pensée médiévale classique, en effet, le rapport de la société au pouvoir est d'abord un rapport NATUREL , à l'image de celui qui lie le corps à l'âme. C'est, en outre, un rapport immanent. Par voie de conséquence, le prince ou le chef de gouvernement médiéval appartient à la société et, s'il y occupe la première place, il ne s'en dégage pas au point d'en être séparé. Ainsi Vitoria, par exemple - qui demeure un médiéval même s'il s'exprime au XVIème siècle - dit que « tout prince [tout gouvernant] est au-dessus de la république [société politique] tout entière » , mais « qu'il est cependant une partie de la république » (commentaire sur la Somme de théologie de s. Thomas, in I.II, q. 96, a. 5 n. 5, Madrid, édition préparée par V. Beltrán de Heredia, CSIC, 1952, p. 37). Membre de ce corps social, le prince-gouvernant doit d'ailleurs, à sa manière certes, en supporter les charges et se soumettre à la force directive de ses lois (cf. Vitoria, Leçon sur le pouvoir politique , p. 73, n. 21). L'Etat moderne, en revanche, qui émerge semble-t-il définitivement au XVIème s., dans un climat de crise et de dislocation sociale, apparaît comme une entité ARTIFICIELLE . A. Antonacopoulos attribue à Machiavel d'avoir fixé et popularisé la signification moderne du mot "Etat" [cf. La théorie de l'Etat chez Platon et Aristote , thèse, Université de Paris I (1974 ?), t. 1, introd. p. 3]. C'est, comme dit Burckart, « une création calculée, voulue ; comme une machine savante » , dont le fonctionnement est destiné à assurer la cohésion sociale, comme ab extrinseco , par « le calcul raisonné de tous les moyens » (Cité par J.A. Maravall, La philosophie politique espagnole au XVIIème s ., Paris Vrin 1955, c. IX, p. 294). L'utilitarisme sous-jacent à cette construction de l'Etat-Machine a contribué largement à "réifier" le pouvoir pour faire de l'Etat-Pouvoir, dans le monde contemporain, et l'idéologie aidant, un objet de culte ou de haine. Dans cette perspective, cet Etat-Pouvoir donne l'impression d'être séparé du corps social, et cette séparation est psychologiquement vécue comme telle, quotidiennement, par les citoyens. La raison ordonnatrice qui fait la trame de la conception traditionnelle de la société y perd ses droits et la raison d'Etat dominatrice y conquiert les siens. Indice très net de cette évolution précoce : la prétentions des Princes modernes, dans l'évolution des monarchies, à ne bientôt plus être assujettis aux lois que dans les limites de leur bon vouloir. Cerdán de Tallado notera, au début du XVIIème siècle, que les auteurs distinguent deux pouvoirs chez les rois : « L'un ordinaire, l'autre absolu ; l'un réglé sur la raison et la justice ; l'autre absolu, libre et laissé à son bon plaisir » (Maravall, Op. cit., c. V, p. 171). Etonnante mais bien significative distinction, qui sépare ce bon plaisir du rationnel et du juste. L'ensemble de ces difficultés montre assez, nous semble-t-il, que le maniement du mot "Etat" est délicat, et qu'il faut faire un effort de discernement, quand on le rencontre, comme dans la présente étude, pour distinguer ce qui désigne la communauté politique et ce qui désigne la « machine savante».
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