(14) « L'âme humaine est une forme unie au corps, sans être cependant sous l'emprise du corps et immergée en lui à l'instar des autres formes matérielles, (...) elle excède la capacité de toute la matière corporelle » (Question disputées de anima , traduction F. Genuyt, q. 2c) ; « L'âme humaine est l'acte du corps organisé du fait que le corps est son organe. Il ne faut pas cependant qu'il le soit pour toute puissance ou vertu de l'âme, car celle-ci excède la mesure du corps » (ad 2) ; « L'âme humaine, bien que forme unie au corps, dépasse la mesure de toute la matière corporelle. Elle ne peut donc être extraite de la puissance de la matière par quelque mouvement ou mutation à l'instar des autres formes qui sont immergées dans la matière » (ad 12) ; « L'âme humaine possède une opération dans laquelle le corps n'a pas de part et, de ce point de vue, elle surpasse la mesure du corps. Cela ne l'empêche pas d'être en quelque façon unie au corps » (ad 13) ; « L'âme, bien qu'elle soit unie au corps selon le mode du corps, cependant, du côté par lequel elle excède la capacité du corps, elle possède une nature intellectuelle. Et ainsi les formes reçues en elle sont intelligibles et non matérielles » (ad 19). NdT : « Ayant une opération propre - sans avoir besoin de communiquer avec une matière pour pouvoir l'exercer, commente Alain de Libera - l'âme intellective (...) ne tient pas son être d'un mélange avec la matière. On ne peut donc dire qu'elle vient de la matière par éduction, mais bien seulement (...) qu'elle a "un principe [ou une cause] extrinsèque". On peut aussi dire qu'elle est "par son [propre] être" (per suum esse). (...) Dire que l'intellect "dépasse [transcende] entièrement la matière corporelle" ne signifie pas que "l'âme où se trouve l'intellect, dépasse la matière corporelle au point de n'avoir pas d'être dans le corps" ("sic excedat materiam corporalem quod non habeat esse in corpore"), mais seulement que "l'intellect, qu'Aristote Appelle 'puissance de l'âme', n'est pas l'acte d'un corps". En effet l'âme n'est pas l'acte du corps "par l'intermédiaire de ses puissances" : elle est "par elle-même l'acte du corps, qui donne au corps son être spécifique" » (A. de Libera, L'unité de l'intellect, de Thomas d'Aquin, Vrin, 2004, p. 334). On se reportera aussi aux développements de saint Thomas dans sa Somme contre les Gentils , II, chap. 68 et 69. Ainsi que dans la Somme de théologie , principalement ici : 1, q. 75 a. 2. (15) NdT : On n'insistera jamais assez sur le caractère “positif” de cette conclusion au regard de celles d'autres philosophies ambiantes. Cette philosophie-là est résolument ouverte sur la vie, sur son dynamisme, sur son sens. “Vivre pour le vivant, c'est son être (esse)”. Cette affirmation d'Aristote n'est pas seulement descriptive. Elle marque, spécialement adaptée à l'homme, que sa raison d'être est de vivre, et de vivre toujours. (16) Cf. Somme de théologie , 1, q. 18 a. 3 (17) NdT : La "puissance obédientielle" désigne, chez l'homme, considéré naturellement, une capacité passive à être élevé à un ordre qui dépasse infiniment cette nature, à savoir l'ordre surnaturel, auquel il ne peut accéder que par grâce. Cette puissance obédientielle, cette capacité à être surélevé, se traduit par le désir naturel de voir Dieu, lequel désir répond à l'orientation originelle de l'être créé. Cette notion implique et exprime de grandes difficultés sur les rapports de la nature et de ses exigences, d'une part, et du don de la grâce, purement gratuit par hypothèse, d'autre part, difficultés qui ont alimenté d'abondantes controverses entre les théologiens. On pourra se reporter, sur ce point, à l'ouvrage du P. de Lubac, s.j., Surnaturel (Ed. du Cerf, 2000), et aux débats dont il a été l'objet. (18) Cf. I, q. 93 : « Il est manifeste que l'on trouve chez l'homme une certaine ressemblance de Dieu, et qui dérive de Dieu comme de son modèle. Cependant, ce n'est pas une ressemblance qui va jusqu'à l'égalité, car le modèle dépasse infiniment cette reproduction particulière. Et c'est pourquoi l'on dit qu'il y a chez l'homme image de Dieu, non pas parfaite, mais imparfaite. C'est ce que signifie l'Ecriture lorsqu'elle dit que l'homme a été fait "à l'image de Dieu". La préposition "à" traduit, en effet, une certaine approximation, par rapport à une réalité qui demeure éloignée » (a. 1c). (19) NdT : En ce texte, il est dit : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps ». (20) Sermons, 21, c. 3 ; ML 54, 192. NdT : Là encore, il s’agit d’une traduction libre. Le texte, très célèbre, indique : « Reconnais, ô chrétien, ta dignité : associé à la nature divine, ne retourne pas à ton ancienne bassesse par une manière de vivre dégénérée. Souviens-toi de quel Chef et de quel Corps tu es membre ! »
B.- Ce qu’ajoute la théologie : l’homme est une image vivante de Dieu, un frère du Christ et un membre de son Corps mystique La théologie approuve pleinement ces conquêtes de la philosophie. Elle y ajoute cependant des éléments nouveaux et plus parfaits relatifs à la nature de l’homme. Elle précise que l’homme, par son âme rationnelle et intellectuelle, est image et ressemblance de Dieu créateur, première et suprême Intelligence. La vie propre de Dieu est purement intellectuelle – en tant que son intelligence embrasse l’intellectif et le volontaire. Elle n’est pas sensible, et moins encore végétative. C’est pourquoi l’homme, qui comprend en lui-même ces trois vies, végétative, sensitive et intellectuelle, ressemble à Dieu et est son image vivante en tant qu’être intelligent, par son âme et par sa vie intellectuelle (16). Cette dignité même d’être image et ressemblance directe de Dieu rend l’homme capable de le posséder, de sorte qu’il ne peut trouver de satisfaction complète hors de Lui. Il s’agit d’une capacité réceptive d’association à Dieu dans sa vie intime et béatifique, d’une puissance obédientielle (17) à être élevé par Dieu à la participation de sa propre nature et de ses dons les plus précieux. Dieu, par sa bonté et sa miséricorde infinies, en même temps qu’il l’a créé à son image et ressemblance, a élevé l’homme à la suprême dignité d’être son fils adoptif, en le rendant participant de sa propre nature divine, de sa grâce, et en le destinant à être héritier de la vie éternelle, de son propre bonheur. Ainsi l’homme, qui était image et ressemblance de Dieu par nature, est devenu son fils par grâce (18). Quoiqu’indigne de tels dons, l’homme a rejeté et piétiné sa dignité en désobéissant à son Créateur et Père. Pourtant, il a plu à l’infinie bonté de Dieu de le racheter et de le relever par la passion et la mort de son Fils incarné, deuxième personne de la très sainte Trinité, qu’il a constitué chef de toute l’humanité et source inépuisable de son salut. De cette manière, l’homme a recouvré sa dignité de fils de Dieu, y ajoutant celle de frère du Christ et de membre de son Corps mystique, qui est l’Eglise : «Où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé » (Rom. 5,20). Ainsi, l’homme n’est pas seulement un animal rationnel, une personne, comme le reconnaît la philosophie. Il est en outre une image vivante de Dieu, son fils adoptif. Il est frère du Christ, membre de son Corps mystique et temple de l’Esprit-Saint, et cela non pas seulement selon son âme mais même selon son corps. « Vous avez été rachetés – dit l’Apôtre – à un prix très élevé, rien moins qu’avec le sang de Dieu fait homme ; honorez, par conséquent, Dieu dans vos âmes et dans vos corps, qui appartiennent au Christ et sont les temples de l’Esprit-Saint » (1 Cor. 6, 19-20) [19]. Reconnais, chrétien, ta dignité de fils de Dieu, participant de sa grâce, s’exclame saint Léon le Grand, et ne recommence pas à la rejeter et à la piétiner par tes fautes (20).
Dès lors que l’objet appréhendé par l’intelligence humaine est, précisément et positivement, immatériel et spirituel, il en est de même de l’acte d’appréhension et, par conséquent, de la faculté ou de la puissance qui appréhende, et, finalement, de la forme ou de la nature de celui qui exerce en propre cette faculté, à savoir l’âme rationnelle ou intellectuelle. Il en est ainsi parce que les actes sont spécifiés par leurs objets propres, et les formes ou natures, par la puissance ou la capacité la plus élevée d’exercer les opérations les plus hautes sur les objets les plus sublimes. L’âme humaine est, par conséquent, positivement immatérielle et spirituelle, subjectivement indépendante du corps dans son agir suprême et spécifique, qui est l’intellection, et dans cette mesure dans son propre être également, car l’agir ne peut pas être supérieur à l’être de celui qui agit. Il s’ensuit que l’âme humaine est incorruptible et immortelle. Incorruptible, parce qu’elle est essentiellement simple et immatérielle ; immortelle, parce qu’elle est spirituelle, c'est-à-dire indépendante du corps en son propre être, en son propre exister. Elle est âme et esprit en même temps. Elle informe et anime le corps humain en tant qu’âme et forme substantielle de ce dernier, mais, elle le transcende en tant qu’esprit. Selon les termes de saint Thomas, elle n’est pas une forme immergée dans un corps, mais émergeante et transcendante (14). Sa vie ne s’achève pas avec la mort du corps. L’homme est mortel ; son âme est immortelle. La vie de l’homme, c'est-à-dire du composé humain d’âme et de corps, est de quarante, soixante, quatre-vingt ou cent ans ; celle de son âme n’a pas de fin. Sa durée est l’éternité (15). Dans ces conditions, il est nécessaire de conclure que l’origine de l’âme humaine ne peut résulter d’une transmutation de la matière ou d’une génération, comme pour les autres âmes inférieures des animaux ou des plantes. Elle ne peut résulter que d’une création immédiate par Dieu même, parce qu’aucune créature n’est capable de rien créer, au sens métaphysique du terme, c'est-à-dire de produire une chose dans tout son être, sans matière ni sujet préexistant. Voilà jusqu’où va, ou peut aller la philosophie ou, ce qui revient au même, la raison humaine par ses propres forces, à l’égard de la nature humaine considérée en elle-même.
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