3.- La réunion de ces deux lumières, philosophique et théologique, permet de considérer le bien commun humain, honnête et moral, dans toute son amplitude Comme elle est une science essentiellement pratique, la politique est, de surcroît, en relations intimes et nécessaires avec l’éthique et le droit naturel. A proprement parler, le droit naturel ou philosophie du droit constitue une partie intégrale (9) de l’éthique individuelle et de l’éthique sociale ou politique, selon qu’il s’agit de droit naturel privé ou de droit naturel public. En effet, en rigueur de terme, le droit se réduit à la justice dont il est l’objet. Or la justice n’est rien d’autre qu’une partie intégrale de la morale individuelle et de la morale sociale, qui embrasse également les autres vertus. En revanche, la morale sociale ou politique, dans l’ordre naturel ou purement philosophique, est une science essentiellement distincte de la morale individuelle, car ces deux morales sont deux espèces distinctes de la philosophie morale prise au sens large, laquelle est comme leur genre prochain (10). La politique n’est pas en dehors de la moralité, comme la société n’est pas en dehors de l’humanité. On ne cesse pas d’être un homme parce qu’on vit en société. La moralité ne cesse pas davantage d’être la moralité parce qu’elle s’étend à la vie politique de l’homme. Il en est autrement de la théologie morale. Celle-ci ne se divise pas en individuelle et sociale, comme en autant d’espèces. Conservant son unité transcendante de science divine, elle s’étend à toute la vie, à tous les états, à toutes les conditions de l’homme, vus à travers Dieu (11). Ainsi donc, sans méconnaître l’histoire et l’expérience, le point de vue de saint Thomas, la perspective ou l’aspect formel sous lequel il étudie la politique est philosophique et théologique. Ces deux points de vue sont liés dans leur fonction éthique, appliquée à la société politique parfaite. Saint Thomas transcende ainsi les considérations purement utilitaires ou hédonistes et dépasse celles qui sont purement juridiques, afin de considérer le bien commun humain honnête, ou moral, dans toute la plénitude qu’il est susceptible de recevoir en cette vie terrestre (12).
(9) Ndt : saint Thomas explique qu' il y a trois sortes de tout [intégral, universel et potentiel] auxquelles correspondent trois sortes de parties : les parties “intégrales”, les parties “subjectives” et les parties “potentielles”. Ainsi, « 1.- un tout peut être divisible en parties quantitatives, comme le tout d'une ligne, d'un corps. 2.- Un tout peut être divisé logiquement ou réellement en parties de l'essence. Par exemple, l'objet défini se divise selon les parties de la définition, et le composé se résout en matière et en forme. 3.- Il y a encore le tout potentiel, qui est divisible du point de vue de l'étendue de sa vertu en principe d'action » (Somme de théologie, 1, q. 76 a. 8). Il ajoute que le tout universel est en chacune de ses parties avec toute son essence et toute sa puissance [ainsi "animal" par rapport à homme ou à cheval], de sorte qu'on peut attribuer ce tout à chacune de ses parties. Le tout intégral, en revanche, n'est pas en entier dans chacune de ses parties, de sorte qu'on ne peut l'attribuer à chacune d'elles en particulier, si ce n'est improprement, en attribuant le tout à l'ensemble des parties, par exemple lorsqu'on dit que le mur, le toit, les fondations sont la maison. Le tout potentiel, enfin, est en chaque partie par toute son essence, mais non par toute sa puissance. On peut donc l'attribuer ainsi à chaque partie, mais pas avec la même rigueur que dans le cas du tout universel (Ia q. 77 a. 1 ad 1). Saint Thomas utilise souvent ces distinctions, en particulier au sujet des vertus. Il les reprend, par exemple, à propos de l'examen de la prudence : « Il y a trois sortes de parties : intégrales, comme le mur, le toit, les fondations, qui sont les parties d'une maison ; les parties subjectives, telles que le boeuf et le lion par rapport au genre animal ; et les parties potentielles, telles que la faculté nutritive ou la faculté sensitive par rapport à l'âme » . Il distingue alors comme parties intégrales (ou intégrantes) des vertus les éléments qui concourent nécessairement à leur perfection [par ex. la mémoire, la sagacité ou la raison, pour la prudence]. Les parties subjectives d'une vertu sont ses espèces [par ex. la prudence individuelle et la prudence politique]. Les parties potentielles, enfin, sont les vertus annexes, qui ne possèdent pas toute la puissance de la vertu principale [pour la prudence, c'est de commander] mais qui sont ordonnées à des actes secondaires de celle-ci [par ex., toujours pour la prudence, l'eubulie, qui est la vertu du bon conseil, la synesis, qui porte sur l'appréciation des circonstances ordinaires, et la gnômè qui guide le jugement lorsque l'on doit s'écarter de la loi commune (cf. Somme de théologie, 2.2, q. 49 [art. unique]). (10) « La philosophie morale se divise en trois parties : la première porte sur les opérations d'un seul homme, ordonnées à leur fin. Il s'agit de la monastique . La deuxième porte sur les opérations de la multitude réunie dans la société domestique. Il s'agit de l'économique . La troisième porte sur les opérations de la multitude réunie en société civile. Il s'agit de la politique » (in I Ethic., lect. 1, n° 6 ) ; in X Ethic., lect. 16, n° 2180 ; in Libr. politic., prooem. Nn. 7-8 ; « Les disciplines que voici constituent des sciences diverses : la politique, ordonnée au bien commun de la cité ; la domestique, relative à ce qui intéresse le bien commun de la maison ou de la famille ; la monastique, relative à ce qui intéresse le bien d'une seule personne » (Somme de théologie, 2-2, q. 47, a. 11, sed contra). (11) Cf. Somme de théologie, 1, q. 1 aa. 3-4. NdT : Dans l'article 3, saint Thomas établit que la théologie est « une science une ». « Puisque l'Ecriture sainte envisage certains objets en tant que révélés par Dieu (...), tout ce qui est connaissable par révélation divine s'unifie dans la raison formelle de cette science et, de ce fait, se trouve compris dans la doctrine sacrée comme dans une science unique ». Dans l'article 4, il insiste à nouveau sur son unité, « à cause de l'unité de point de vue qui lui fait envisager toutes choses comme connaissables dans la lumière divine ». (12) NdT : Saint Thomas divise le bien en trois catégories : le bien honnête [qui mérite par lui-même d'être désiré], le bien délectable [qui est désiré pour le plaisir qu'il apporte] et le bien utile [qui n'est désiré que comme un moyen d'obtenir autre chose (par ex. un remède, même amer, pour obtenir la santé). Cette distinction, précise-t-il, n'est pas univoque mais analogue. C'est-à-dire qu'il y a inégalité entre ces trois termes, le bien n'étant pleinement réalisé que dans le bien honnête : « L'idée de bien s'applique d'abord à ce qui est honnête, en deuxième lieu à ce qui est délectable, et enfin à ce qui est utile » (Somme de théologie, 1, q. 5 ad 3). (13) NdT : Ces quelques lignes condensent admirablement la matière. Elles apportent au lecteur moderne trois informations essentielles. - La première est que la société politique n'est pas un fait arbitraire, ou de hasard. Elle n’est pas une rencontre accidentelle d’individus, guidés par la poursuite de leurs seuls intérêts propres, ne se donnant de lois que pour protéger ces derniers et rendre vivable leur inévitable cohabitation, comme il advient dans une copropriété, où parties privatives et parties communes sont conventionnellement définies pour que chacun, en les respectant, préserve les intérêts et la jouissance paisible de tous. La société politique est une réalité proprement humaine, proprement morale, qui est exigée par et pour l’épanouissement de la vie humaine. - La deuxième est que pour connaître ce à quoi tend cette société, c'est-à-dire cette fin qui a pour elle raison de bien, et de bien moral, et a fortiori pour l’y guider, il faut préalablement connaître ce qu’est l’homme lui-même. Il est logique qu’il en soit ainsi puisque ce bien a vocation à le combler. Logique et sain. Tout pédagogue digne de ce nom, guide véritable, pratique cette approche à l’égard de ceux qui lui sont confiés. On ne comble pas quelqu’un en déterminant a priori son bien, comme il advient soit dans les éducations dévoyées, soit dans les idéologies, qui postulent le bonheur dans l’accumulation de possessions ou dans la communion forcée à des schémas de pensée. C’est la science de ce que l’on est qui révèle l’amplitude de nos attentes, nos capacités de recevoir et le bien capable de nous combler. C’est en cela que la téléologie [la science du “bien-fin” ( τέλεος = la fin) que l’on se propose d’acquérir ici] se fonde sur une ontologie, c'est-à-dire sur une connaissance de l’être même de l’homme. - La troisième tient dans une petite incise : les fins propres, spécifiques, connaturelles, « répondent nécessairement à la nature propre des êtres qui leur sont ordonnés, et ne doivent en aucun cas les contredire » . Nous sommes aujourd’hui bien placés pour savoir ce que contrarier les lois de la nature veut dire, du moins dans l’ordre des lois climatiques ou des équilibres de la faune et de la flore. Mais il existe aussi une écologie humaine, à l’égard de laquelle il reste encore beaucoup de chemin à faire, et une écologie politique en particulier, qui devrait conduire à réfléchir sur le fait qu’une société qui repose sur une image fausse de l’homme ne peut pas conduire à son bien. A l’inverse, à l’interpellation des échecs, des pauvretés ou des tristesses d’une société, il est toujours légitime et même nécessaire de s’interroger : repose-t-elle sur une conception juste de l’homme et, partant, sur une juste idée de son bien ?
CHAPITRE II – L’ETRE ET LA FIN DE L’HOMME, FONDEMENTS DE LA CONCEPTION THOMISTE DU BIEN COMMUN Il est dès lors aisé d’établir les principes fondamentaux de la science politique thomiste. Puisque la politique est une science essentiellement pratique et morale, il faut en tout premier lieu examiner et déterminer la fin propre de la société politique, à savoir le bien commun. En effet, les entités de cette nature sont spécifiées par leurs fins propres. Or ces fins propres et spécifiques, par le simple fait d’être telles, sont connaturelles. C'est-à-dire qu’elles répondent nécessairement à la nature propre des êtres qui leur sont ordonnés, et ne doivent en aucun cas les contredire. Par conséquent, c’est dans la nature même des êtres qui composent la société politique qu’il faut rechercher les premiers principes de la science qui nous intéresse ici. La téléologie se fonde sur l’ontologie (13). 1.- Principes ontologiques sur la nature de l’homme Commençons donc par les principes ontologiques . La société politique est une société humaine parfaite. Une société d’hommes, pas un troupeau, ni un cheptel de bêtes. La société humaine ne doit pas contredire la nature de l’homme. Au contraire, elle doit se fonder sur elle et lui être en tout conforme. A.- jusqu’où parvient la philosophie : l’homme est un animal rationnel, une personne Quelle est la vraie nature de l’homme ? Philosophiquement parlant, l’homme est un animal rationnel. Un animal qui comprend, discourt, raisonne, compare, calcule ; qui admire, rit, parle, progresse. Un animal qui possède une âme rationnelle, c'est-à-dire douée de raison et d’intelligence, par laquelle il est capable de transcender le singulier et le particulier, le corporel et le spatial auxquels il est lié par les sens, pour étendre son regard à l’universel et au transcendant, à l’incorporel et au spirituel, à l’éternel, au céleste et au divin.
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