CHAPITRE I – VERS UNE APPROCHE COMPLETE DU BIEN COMMUN Il est de la plus haute importance, dans les sciences comme dans les arts, de saisir exactement leurs objets respectifs pour les apprécier à leur juste valeur. Il m’a été demandé d’exposer la doctrine politique de saint Thomas, non la mienne, ni celle d’un autre. Or, pour comprendre la doctrine d’un auteur, il faut se placer selon son propre point de vue, entrer dans sa propre mentalité jusqu’à être en mesure, en quelque sorte, de voir et d’examiner le fil de sa pensée par ses propres yeux. Personne mieux que lui-même ne sait ce qu’il dit, ni ce qu’il veut dire. La critique de cette pensée est autre chose. Qu’il s’agisse de l’approuver ou de la contredire, il faut d’abord l’avoir bien comprise. Quel est donc le point de vue, l’angle de vision de saint Thomas dans sa doctrine politique ? Lui-même nous l’indique explicitement au début de son œuvre politique principale, le de Regno : il s’agit des points de vue théologique, philosophique, historique et expérimental, ces derniers étant illustrés par les exemples des bons gouvernants (1). Saint Thomas ne va pas, cependant, jusqu’à s’intéresser à des cas particuliers ni à des ordonnancements juridiques concrets d’un régime légitime quelconque. Pour cela, il lui aurait fallu vivre la politique en y prenant une part active, ce qui ne convenait pas à son état clérical, et moins encore à son état religieux. Son tempérament et sa mission providentielle le portaient vers les grands principes régulateurs de la politique et des sciences philosophiques et théologiques. Son âme n’était pas faite pour la “petite” politique quotidienne. Ses points de vue, qui viennent d’être évoqués, sont essentiellement subordonnés et complémentaires, ainsi que l’exige la nature même de la question soumise à son examen. 1.-Science pratique par son objet propre, la politique doit consulter l’histoire et l’expérience La politique étant une science essentiellement pratique en raison de son objet propre, elle doit nécessairement, comme science pratique, consulter l’histoire et l’expérience des différentes formes de gouvernement, afin de ne pas s’exposer à construire a priori une doctrine qui tournerait le dos à la réalité (2). « Toute science pratique - en effet - est d’autant plus parfaite qu’elle s’étend plus complètement aux circonstances particulières dont l’action est faite » (I, q. 22, a. 3 ad 1). Si toute connaissance humaine s’enracine dans l’expérience, comme le pense saint Thomas, celle de la politique doit être en contact avec elle à un titre tout particulier (3).
Peuples et gouvernants au service du bien commun
2.- Il faut cependant projeter sur la politique les rayons convergents de la philosophie et de la théologie En tant que science, la politique doit se rattacher à des principes universels d’ordre naturel, ou philosophique, et d’ordre surnaturel, ou théologique, parce que le saint Docteur ne cherche pas à édifier une science politique quelconque, mais une science politique véritablement chrétienne, applicable aux peuples chrétiens. Selon les termes de François de Vitoria, « la mission du théologien est si vaste et si universelle qu’aucune considération, aucun débat, aucune matière n’échappe à son regard (4) » . Scintillement, participation et image de la science même de Dieu, les domaines auxquels elle s’étend sont sans limite, à l’imitation de la science divine (5). Léon XIII et ses glorieux successeurs emprunteront la même voie, et consacreront de leur autorité suprême ces points de vue. L’éthique et la politique ne peuvent pas plus être convenablement étudiées que la théodicée sans que soit consultée la révélation divine, ainsi que l’enseigne Pie XII dans l’encyclique Humani generis (6). La vraie philosophie et la théologie, selon le mot de Pie XI, sont deux rayons d’un même soleil, deux fleuves issus d’une même source, deux édifices construits sur un même terrain. « Les deux se complètent mutuellement. C’est pourquoi celui qui n’est pas bon philosophe ne parviendra jamais non plus à être un théologien parfait ; et celui qui est court en théologie ne pourra pas philosopher droitement et pleinement (7) ». Par conséquent, pour édifier une doctrine politique authentiquement humaine et chrétienne, il faut projeter sur les données de l’expérience et les enseignements de l’histoire les rayons réunis et convergents de la philosophie et de la théologie (8). Saint Thomas connaissait par la Bible l’histoire sainte du peuple hébreu. Il connaissait les constitutions politiques des différentes cités grecques et limitrophes à travers les informations apportées par Aristote dans ses livres De politica . L’histoire du peuple romain lui était connue par ses historiens Salluste et Tite-Live, par Valère Maxime et saint Augustin, en son ouvrage De la cité de Dieu. Sans compter la connaissance qu’il avait de l’Europe de son temps. Des récits historiques et des expériences suffisamment variées pour que son génie privilégié puisse construire une doctrine politique équilibrée et réaliste. Les grands génies tirent des faits et des phénomènes les plus ordinaires les grandes lois de la nature et de l’histoire, à la façon dont un bon chien de chasse ouvre des pistes en s’aidant des moindres éléments qu’il débusque.
Traduction et commentaires Pierre Gabarra
(1) « (...) d'après l'autorité de la sainte Ecriture, l'opinion des philosophes et l'exemple des princes les plus loués » [ « Secundum scripturae divinae auctoritatem, philosophorum dogmata et exempla laudatorum principum » ] (Du gouvernement royal, L. I, Dédicace au roi de Chypre, p. 25). Nous suivrons, pour la traduction du De regno , la traduction de l'abbé Poupon, (1923), préfacée par le P. R. Garrigou-Lagrange, o.p., qui a été rééditée par les éditions saint-Rémi. (2) « En morale, les généralités sont peu utiles, du fait que l’action consiste en des faits particuliers » ( Somme de Théologie , 2-2, prologue). (3) NDT : Le P. Ramirez ne développe pas davantage ce point, qui devait sans doute lui paraître évident. Il n'en est pas moins capital. L'histoire, en particulier, ainsi que le disait Bossuet, en une sentence que tout étudiant en sciences politiques devrait apprendre par coeur, d'un bout à l'autre du monde, « est la maîtresse de la vie et de la politique ». Cette intégration dans une mémoire historique de l'expérience des hommes est l'un des éléments constitutifs essentiels de la prudence politique, sans laquelle il ne peut y avoir de gouvernement juste. « Nous devons, de nos expériences passées, tirer argument pour l'avenir, dit saint Thomas. Aussi la mémoire du passé est-elle nécessaire si l'on veut bien délibérer de ce qui est à faire dans le futur » (2-2, q. 49, a. 1 ad 3). Cela vaut de la conduite individuelle comme de la conduite collective, c'est-à-dire tant pour la recherche du bien propre de chacun que pour la recherche du bien commun de la multitude (2-2, q. 47, a. 10). Comme telle, cette intégration de l'histoire et de l'expérience est l'un des plus sûrs garde-fous contre l'angélisme et le pessimisme, comme aussi contre toute forme d'idéologie qui tendrait à enfermer les hommes dans les illusions de l'un ou de l'autre. A l'inverse, l'oubli, la manipulation ou la dénaturation de l'histoire constituent des vecteurs de destabilisation et de désorientation de la vie sociale. L'actualité de la politique française ne le montre que trop souvent. Il convient de préciser, en outre, que pour un chrétien, pour le citoyen chrétien en particulier, l'histoire est aussi un lieu particulier de connaissance et de responsabilisation. En effet, pour lui, et il en est ainsi de fait, l'histoire humaine, qui a sa rationnalité et ses mécanismes propres, s'insère dans une histoire plus vaste, qui est l'Histoire sainte, laquelle pénètre la première et lui donne la plénitude de son sens et de ses finalités. « C'est ici que la conception de l'histoire du chrétien dépend de la métaphysique et du dogme. (...) L'histoire, l'histoire sainte, celle de la vie et de la passion du Christ, est l'irruption du Dieu trinitaire en personne dans l'histoire de la création, après qu'il s'est manifesté auparavant par diverses actions et paroles. Dès lors il y a une histoire des buts finis de l'humanité et une histoire du processus divino-humain vers son but infini, qui est Dieu même » (T. Haecker, Le chrétien et l'histoire, Le Cerf, p. 43). C'est dans cette insertion que se trouve, pour un chrétien, la référence et la norme ultime de ses choix et de ses engagements, y compris dans la vie politique. (4) François de Vitoria, Releccione s, éd. de Madrid, 1765, p.110. NdT : Cette Leçon sur le pouvoir politique a été traduite et commentée par M. Barbier, Ed. Vrin 1980 (passage cité : p. 35). (5) « L’unique science sacrée [la théologie] est en mesure d’envisager sous une même raison formelle, c'est-à-dire en tant que divinement révélables, des objets traités dans des sciences philosophiques différentes ; ce qui fait que cette science peut être regardée comme une certaine impression de la science de Dieu elle-même ["quaedam impressio divinae scientiae"], une et simple à l’égard de tout » (1, q. 1, a. 3, ad 2). NdT : A ceux que l'attribution du mot "science" à la théologie pourrait surprendre, le P. Geffré rappelle que celle-ci, au sens aristotélicien qu'utilise ici saint Thomas, est « un savoir qui procède de principes (connus) à des conclusions (à connaître) par voie de démonstration » (Somme théologique, Ed. du Cerf, t. 1, Introd. à la première partie, p.145). (6) Pie XII fait état, dans ce document de « ces deux disciplines philosophiques qui, par leur nature même, sont étroitement liées avec l'enseignement de la foi, la théodicée et l'éthique » (Encycl. Humani generis, 12 août 1950, AAS [1950], pp. 574-575]. (7) Pie XI, Lettres apostoliques Unigenitus Dei Filius, 19 mars 1924, AAS 16 [1924], p. 455. (8) NdT: « La foi et la raison - enseigne le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise - constituent les deux voies cognitives de la doctrine sociale puisque celle-ci puise à deux sources: la Révélation et la nature humaine. La connaissance de la foi comprend et dirige le vécu de l'homme à la lumière du mystère historique et salvifique, de la révélation et du don de Dieu dans le Christ pour nous les hommes. Cette intelligence de la foi inclut la raison, à travers laquelle, autant que possible, elle explique et comprend la vérité révélée et l'intègre avec la vérité de la nature humaine, puisée au projet divin exprimé par la création » (n° 75).
Accueil Présentation
Introduction Pourquoi Hermas Bannière d'Hermas Accès au Blog Politique Entretiens sur la politique
Premiers pas Engagement ou confessionalisme ? Morale et loi naturelle Les nostalgies historiques Démocratie et mythe des structures La Laïcité La question liturgique Justice et charité Catéchèse
Présentation Mgr Masson - Contact Plan Québec Présentation Parole d'évêque et de prêtre Politique Société Grands textes Juan G. Arintero, o.p.
Sainte Thérèse Mgr Octavio N. Derisi
Contemplation et action L'authenticité Science et culture Santiago Ramirez, o.p. Peuples & gouvernants au service du bien commun
Présentation Plan Texte Liens ContactAccueil