La justice et la charitéHUIT ENTRETIENS SUR LA POLITIQUE [suite]
Hermas.- Cette question est fondamentale. Pour se garder de confusions qui peuvent être très dommageables, il faut apporter deux précisions essentielles. La première concerne la charité, que vous rappelez. « L’amour du Christ nous presse » , dit saint Paul. Dans l’économie morale du chrétien, c’est elle, vous le savez, qui fait le lien de toutes les vertus et qui les imprègne toutes, en particulier la justice et la prudence.
Il est heureux, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi. Car au regard de l'état concret de l'homme et de sa propension au mal, au péché, c'est-à-dire au rejet de la grâce, il faudrait désespérer une bonne fois pour toutes que la justice soit possible entre les hommes. La politique ne peut donc se réduire ni à un utopisme caritatif, ni à une sécheresse juridique. C’est une illusion des libéraux de penser que l’ordre de la charité n’a rien à voir avec le droit, alors qu’il peut et doit la favoriser, par exemple en aidant l’action de mouvements associatifs, et c’est une illusion des socialistes de penser que le droit puisse se substituer à la charité, en imposant en quelque sorte cette dernière par voie législative au nom de l’égalité et de la justice sociale. L’opposition de la charité et de la justice est d’ailleurs à relativiser : la charité est en quelque manière un dû (« tu aimeras ton prochain… »), et l’accomplissement parfait de la justice résulte de la charité. Il faut seulement prendre garde de ne pas confondre les ordres. Rémi Morin.- Se pose alors la question, plusieurs fois évoquée lors de nos entretiens, de l’engagement. Quelles sont les formes de cet engagement pour nous, concrètement ? Hermas.- Les principes qui viennent d’être rappelés autorisent à dire qu’il n’y a pas de limites assignables à ces formes. Partout où je puis agir comme chrétien, dans le cadre des relations humaines qui constituent la trame d’une vie sociale, je dois le faire. Cela suppose déjà d’agir sur soi-même, par conversion. Il y a un grand principe, en morale, qui dit ceci : « Nul ne donne ce qu’il n’a pas » ou, à l’inverse, « Nul ne peut donner que ce qu’il a ». Cela vaut évidemment en notre domaine. « Que sert à l’homme de conquérir le monde s’il vient à perdre son âme ? ». La question est d’ampleur dans le nôtre, qui milite à tant d'égards contre le salut. Pour ne pas s’y diluer, pour être un “sel” susceptible de jouer évangéliquement son rôle, il faut être structuré, par l’étude, par la prière. C'est pourquoi nous laissons une telle place à la catéchèse sur ce site. Nous avons des instruments pour nous former : le Catéchisme de l'Eglise catholique , le Compendium de doctrine sociale et l'encyclique prochaine du Saint-Père sur ces questions sociales en est un pour l'étude ; la vie sacramentelle, que nous évoquions plus tôt, en est un autre pour la prière. A partir de là, tout peut se faire, par cercles concentriques successifs, dans la famille, dans les écoles, dans les activités associatives et professionnelles, dans celles de partis politiques éventuellement, dans l’engagement de la vie locale, régionale ou nationale, selon les dons et la formation de chacun. Il faut souligner que cet effort de conversion n’est pas seulement d’ordre moral. Il est aussi d’ordre intellectuel. Nous ne nous rendons pas bien compte à quel point nos psychologies sont gauchies par l’individualisme dominant, qui est un obstacle énorme au respect des principes que nous avons évoqués. Dans la conception de Thomas d’Aquin, chacun est vraiment conçu comme la partie d’un tout. Le bien de chacun y est ordonné au bien de la société, de sorte que chaque homme est moralement tenu de tendre à réaliser et à promouvoir le bien commun par tous ses actes extérieurs. Parce que ce bien, c’est tout à la fois notre bien, et mon bien. Dans cette perspective, le souci du bien commun est intimement assimilé et vécu comme une préoccupation majeure, première, directive de tous nos choix, de tous nos comportements, tout simplement parce que la nature humaine est telle – c'est-à-dire politique – que c’est uniquement à travers le bien commun que nous pouvons trouver notre propre perfection humaine. Cela ne veut évidemment pas dire que l’on ne puisse rien faire pour soi, pour son propre intérêt, mais que les choix que nous faisons en ce domaine sont toujours, explicitement ou implicitement, référés aux biens communs concentriques de la famille, de l’entreprise, de la cité, de la société tout entière, afin, au minimum, de ne pas leur nuire. Saint Thomas va très loin dans cette ligne puisqu’il considère qu’il n’est pas possible d’être un homme bon si l’on n’a pas ce souci du bien commun (1-2, q. 92, a. 1 ad 1). L’individualisme, à cet égard - il faut le dire avec beaucoup de force - est contre nature . Comment peut-on dès lors prétendre défendre la vérité, le droit, la justice dans la vie sociale si l’on ne prend pas soin, d’abord, de s’en guérir ?
Rémi Morin.- Dans le précédent entretien, vous avez évoqué la question liturgique. Pourtant la liturgie, la messe, globalement, relèvent tout de même de la sphère du sacré, de l’adoration, de la prière, de l’ordre de la charité en quelque sorte, même si ses fruits rayonnent sur le monde. Cela me conduit à vous poser cette autre question : doit-on considérer que, pour un chrétien, la sphère politique doive s’identifier à cet ordre de la charité, de sorte qu’il doive poursuivre la réalisation d’une société qui serait régie par cette dernière ? Est-ce que, pour dire les choses autrement, la justice sociale ce n’est pas, finalement, l’exercice même de la charité ? Il y a donc lieu, d’abord, de se laisser guider par ce qu’elle-même nous porte à faire pour le service de nos semblables - le bien, selon l’adage, étant « diffusif de soi » . C’est là, certainement, le moteur le plus efficace de l’amour du bien commun. Insister sur la charité n’est certainement pas vain, même dans l’ordre politique. Vous connaissez le mot de saint Augustin : la mesure de la charité c’est d’aimer sans mesure. Cela signifie, pour ce qui nous intéresse, non seulement qu’elle peut adoucir l’application de la justice, mais encore qu’elle peut la dépasser de très loin, en se portant notamment là où la justice n’exige rien... ou trop. C’est ce qui fait l’immense force des associations caritatives et les rend si nécessaires. Jamais, par exemple, l’Etat ne pourrait accomplir ce que fait l’Ordre de Malte, ou une petite association comme Saint-Pierre d'Antioche, pour ne citer qu'eux, pour cette raison très simple qu’il ne connaît pas les impératifs impatients de l’amour, et surtout pas celui des petits, des pauvres et des délaissés. Il peut créer des « handicapés de la vie » mais il ne peut pas les guérir. La charité, si. L’action de Mère Teresa de Calcutta en est un exemple solaire. C’est pourquoi le magistère a toujours considéré que la charité était, dans l’ordre social, le complément nécessaire de la justice. Le Compendium indique, parlant audacieusement de « charité sociale et politique » , qu’elle est « le critère suprême et universel de l'éthique sociale tout entière » , qu’elle seule peut procurer la paix et que la justice, qui ne se suffit pas, doit subir « une “refonte” importante de la part de l'amour » , par un renouvellement des structures, des organisations sociales, des règles juridiques (nn. 204-207). La formule est superbe et montre bien qu’il n’y a que le christianisme, décidément, qui soit capable de proposer quelque chose de vraiment nouveau en ce monde. C’est là le cœur de l’Evangile. S’il fallait y renoncer en politique, alors il n’y aurait pas de politique possible sans apostasie, ce qui jette à nouveau une lumière très crue sur la distinction de Weber entre “morale de situation” et “morale de responsabilité“, déjà évoquée, et sur les comportements qui s’en inspirent. Cependant, et c’est la seconde précision, il faut maintenir que la vertu qui doit premièrement s’exercer dans l’ordre social, ou politique, c’est bien la justice, laquelle impose de rendre à chacun son dû, et sans laquelle il n’y a pas de droit. C’est elle qui ordonne chacun au bien commun, auquel il doit concourir, et c’est elle, en retour, qui impose à la société de lui procurer l’ensemble des biens, matériels et moraux, qu'il est en mesure d'exiger. La société politique étant essentiellement de l’ordre de la relation à autrui, c’est la justice qui permet, et qui impose au besoin, le respect des droits de chacun ou qui en sanctionne la violation. Il y a tout lieu de penser qu’une société humaine de pure charité, à supposer qu’elle fût seulement possible, serait contradictoirement une société d’injustices. L’ordre de la charité, que vous évoquez, ne peut pas se substituer à l’ordre de la justice. Le franciscanisme médiéval a peut-être contribué à brouiller les cartes, mais le magistère est très clair : comme nous venons de le voir, il indique que la charité est un complément de la justice ; elle n’est pas la justice sociale.
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