Démocratie et mythe des structuresHUIT ENTRETIENS SUR LA POLITIQUE [suite]
Rémi Morin.- On revient alors à la question des “structures de péché”. Hermas.- Exactement. L’Eglise, il faut y insister, ne poursuit pas de fin temporelle. Le pape l’a récemment rappelé. Elle est une société surnaturelle qui œuvre pour le salut des hommes. Comme les penseurs chrétiens l’ont souligné depuis le Moyen-Age, auquel nous devons décidément tout, l’Eglise ne s’intéresse à la politique que pour autant qu’elle met plus ou moins directement en cause ce salut. Depuis le deuxième concile du Vatican, elle insiste sur le fait de sa responsabilité à l’égard de l’homme, qu’elle appelle « son chemin » comme il est celui du Christ. Le cardinal Cañizares Llovera, cardinal archevêque de Tolède, a montré, dans une homélie que nous avons citée, que c’est cela qui provoquait son intervention en faveur de la vie et des droits fondamentaux de la personne humaine, directement mis en cause par l’évolution dégénérative des démocraties occidentales, et de la société espagnole en particulier. L’Eglise y dénonce toujours le péché, et son expansion socialement contagieuse, qui conduit à décliner au pluriel ces fruits de mort, très au-delà du temps où ces péchés sont individuellement commis. Quand elle évoque les “structures de péché”, c’est cela qu’elle vise : la production et l’incidence dramatique du péché dans le temps, comme la dilution progressive d'un poison, qui va jusqu'à provoquer, à une époque déterminée, des conditionnements et des obstacles à une vie sociale humaine et juste, qu’ils soient d’ordre institutionnel ou économique. La structure de péché est ainsi à la vie sociale, en quelque sorte, ce que le vice est à la vie individuelle : une disposition affermie au mal, qui l'encourage et le facilite. J’attire cependant votre attention sur le fait que ce péché n’est pas uniquement celui de ceux qui procurent la mort, du pourrisseur, des gens sans foi ni loi, bref, des autres... C’est aussi le vôtre, c’est le mien. Et qui sait si les nôtres, chrétiens, n'ont pas en cela une efficience mortifère plus forte que ceux des autres ? Comme il y a une communion des saints, il y a, inversée, une communion des maux. Nos actes ont tous des conséquences, qui appesantissent ou libèrent la vie sociale. L’engagement de l’homme vertueux lui donne de l’oxygène, son repli la plombe. Rémi Morin.- Vous avez évoqué à plusieurs reprises l’héritage du Moyen-Age, immense période au regard de laquelle les quelque deux cent ans qui ont suivi la Révolution sont chronologiquement très courts. Il y a une chose, à cet égard, qui est pourtant très étonnante. Comment se fait-il que l’Europe occidentale, si incroyablement riche, depuis 2000 ans, de philosophes et de théologiens chrétiens, qui ont apparemment tout inventé de nos sociétés, de la liberté et du droit, de l’égalité et du respect de la personne, et même de la laïcité et de la démocratie, comment se fait-il que cette Europe en ait perdu la mémoire, jusqu'à récuser son identité chrétienne dans la construction européenne ou jusqu’à édifier, dans cette amnésie, des structures de péché qui menacent la vie sociale elle-même et qui, de ce fait, la menacent d’un retour à la barbarie ? Hermas.- C’est, en effet, stupéfiant, et douloureusement vrai. Loin paraît le temps où de grands esprits, évoquant leurs prédécesseurs, ne se regardaient eux-mêmes que comme "des nains dressés sur les épaules de géants" ! Nous avons eu saint Augustin, saint Ambroise, nous avons eu saint Bernard et Yves de Chartres, Jean de Salisbury et le grand Thomas d’Aquin, et saint Bonaventure, et Gilles de Rome, et l’école de Salamanque sur laquelle ont brillé Vitoria, Cano ou Soto, et Suarez, et Billot, et Maritain – dont on dit qu’il n’a plus de postérité en France, et Ramirez ou Derisi, et tant et tant de penseurs plus ou moins illustres qu’on ne peut ici mentionner, tant d'écoles divergentes qui ne se sont pas moins retrouvées dans ce prodigieux effort d'intelligence et de valorisation humaine. Comment se fait-il qu’il ne reste pratiquement que des cendres de ce que ces hommes ont apporté par leur génie, ne serait-ce que dans l’ordre de la cité, hormis des habitudes dont l’immense majorité de nos concitoyens n’ont aucune idée de l’origine ? Pourquoi, avec un tel héritage, notre époque ne sait-elle produire que des nains dressés sur leur seul ego , tels nos pseudo-philosophes de plateau, incapables de produire autre chose que des châteaux de sable ou des bulles de savon, comme si tant de peines, tant de coeur et d'intelligence n’avait servi de rien ? La lumière des sagesses anciennes brille toujours, évidemment. Mais elle n'éclaire plus, elle n'ouvre plus de routes, sauf pour un petit nombre. On leur préfère aujourd'hui les jeux dérisoires de lumières projetés sur des murs sombres, et les puériles émotions de lampistes qui les accompagnent, telles que les évoque Pagnol dans Jazz .
Rémi Morin.- Si pour l'Eglise la démocratie n'est pas le mal et la mort, peut-on parler, en retour, d’une “option préférentielle” de l’Eglise pour la démocratie ? Hermas.- Terrain dangereux s'il en est, car on risque ici de chagriner beaucoup de monde ! Pourtant, il faut bien se rendre à cette évidence : l’Eglise a totalement fait sienne, et depuis longtemps, l’analyse notamment de François de Vitoria (et que l'on retrouve chez la plupart des médiévaux) selon laquelle le sujet – le théologien dominicain parlait de “cause matérielle” – du pouvoir politique est la communauté politique elle-même, laquelle en transfère l’exercice à des gouvernants. Elle va plus loin et tranche un immense débat qu'il est impossible ici seulement de résumer, en ajoutant que la communauté politique conserve, ce faisant, la faculté de contrôler leur action, voire de les remplacer. Cette communauté politique, on l'appelle aussi le "peuple", à condition de donner à cette expression un sens universel, qui exclut toute distinction entre "gouvernants" et "gouvernés". Le peuple pris en ce sens est le “sujet” du pouvoir par droit naturel, ce pourquoi Suarez considérait, quant à lui, que la démocratie était elle-même de droit naturel. Les sociétés peuvent néanmoins recevoir des modalités de gouvernement différentes, selon des mécanismes différents, que la philosophie chrétienne a examinés à fond depuis le Moyen-Age. L’élection comme le droit de rébellion y ont très tôt trouvé place. Il reste que l’Eglise, de fait, considère que le système démocratique est celui qui, grâce à ses procédures de contrôle, permet et garantit le mieux le droit des peuples, cause matérielle du pouvoir. Le Compendium de doctrine sociale l’indique explicitement, de même qu’il reconnaît explicitement la validité du principe relatif à la séparation des pouvoirs comme garde-fou contre l’arbitraire (nn. 395 et 407). Dans l’encyclique Centesimus annus , Jean-Paul II a indiqué que l’Eglise « apprécie le système démocratique, comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s'avère opportun » ( Compendium , n. 406). “Apprécier”, dans ce jugement général, ne veut pas dire juger comme unique possible. Tout catholique a la faculté, pour son pays, en fonction de l'histoire et du génie propre de ce dernier, de préférer un autre régime et de militer en sa faveur, pour autant que les principes fondamentaux relatifs au pouvoir soient saufs. Cependant, il ne peut pas ignorer la position de l’Eglise sur ce point, que Pie XII défendait déjà. Rémi Morin.- Pourtant, si l’Eglise a cette position de principe, il n’est pas douteux que la démocratie moderne produise des “fruits de mort”, dont il n’est pas non plus douteux que la propagation tienne au rôle notamment de l’opinion et au poids des lobbies dans ce type de système. On pense notamment à l'avortement provoqué, à la question de l'euthanasie, à celles des unions homosexuelles... Hermas.- C’est un principe acquis depuis l’antiquité que tout régime, quelle que soit sa forme, est sujet à des perversions, et que chacun a ses perversions propres. Dans l’abstraction il est possible de dégager froidement les avantages et défauts de chacun d’eux, et de définir que la forme idéale de régime tient à une conjonction équilibrée de ces avantages. Il est également aisé de confronter une réalité décevante à des conditions abstraites de gouvernement, non actuelles et plus ou moins idéalisées. Mais la pratique introduit dans ces analyses une donnée de fait essentielle que l’abstraction ignore : le péché et toutes les contingences morales et sociales qu’il introduit dans l’histoire. L’Eglise le méconnaît moins que quiconque, dont la mission est le salut des hommes. Quant elle évoque ces questions politiques, elle introduit immédiatement des distinctions qui ne permettent en aucune façon de penser que son appréciation sur le système politique, en soi, puisse être de quelque façon un cautionnement des démocraties de fait. C’est pourquoi elle parle en particulier de “démocratie authentique”, pour en fixer les critères et en juger ces dernières. Le Compendium de doctrine sociale souligne spécialement à cet égard que la démocratie n’est qu’un système, et en tant que tel un instrument, dont le caractère moralement bon (ni mauvais) n’est pas automatique mais dépend de sa soumission à la loi morale, comme tout comportement humain. Il est donc parfaitement possible d’affirmer à la fois que la démocratie constitue en principe le système qui assure le mieux le droit des peuples et que telles démocraties modernes fonctionnent de manière immorale, en raison des fins poursuivies ou des moyens mis en œuvre, jusqu'à tourner en systèmes d'aliénation. Ce sont des nuances importantes qu'il faut avoir présent à l'esprit quand on parle du rapport de l'Eglise à la démocratie.
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