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Titulaire de pas moins de sept doctorats, dont quatre “honoris causa”, il fut membre de sept académies dont l’Académie pontificale de Rome et de celle de Saint Thomas d’Aquin, dont il fut un disciple passionné.
CONTEMPLATION ET ACTION
Nous sommes heureux de présenter ici une série de textes qui nous paraissent très importants, de Mgr Octavio Nicolas Derisi (1907-2002). Mais avant de présenter ces textes, présentons son auteur, très peu connu chez nous. Ce septième fils d’immigrés italiens, dont le père était charpentier, a commencé sa longue liste te de publications (dont 37 livres) par un ouvrage intitulé La constitution essentielle du sacrifice eucharistique de la Messe , après l’obtention de son doctorat de théologie, à l’âge de 22 ans. Entré à la Faculté de philosophie de Buenos-Aires en 1934, il s’y illustra par sa thèse doctorale remarquable, en 1941, sur Les fondements métaphysiques de l’ordre moral. En 1953, le pape Pie XII lui conféra le titre de prélat domestique de Sa Sainteté. Il fonda l’Université catholique d’Argentine en 1958, dont il fut le premier recteur jusqu’en 1980, et le pape Paul VI l’éleva à la dignité épiscopale en 1970. Mgr Derisi fut évêque titulaire de Raso et auxiliaire de La Plata, avant d’être nommé en 1984 archevêque “ad personam” du siège de Raso par le pape Jean-Paul II. Ce dernier l’a également nommé, en 1981, consultant de la Sacrée Congrégation pour l’éducation catholique.
Article paru dans la revue Sapientia, año 15, n° 55 (enero-mayo 1960), (pp. 3-6). Traduction Hermas ©
(1) NdT : Le terme latin habitus est directement intraduisible en Français. Il désigne, dans le langage scolastique, une disposition stable, ferme, à être ou bien à agir (ou à faire). Dans le premier cas il s'agit d'un habitus entitatif, dans le second d'un habitus opératif. Dans l'ordre de l'agir, un habitus peut être tourné vers le bien ou vers le mal. On parle alors dans le premier cas d'une vertu, et dans le second d'un vice. On dira ainsi, par exemple, que la justice est un habitus opératif bon. C'est plus qu'une "habitude" : il s'agit d'une disposition positive, qui rend prompte, facile et agréable la pratique de la vertu correspondante (ou du vice). Les habitus ici visés sont ceux qui perfectionnent l'intelligence dans son fonctionnement.
1.- De tous les êtres qui l’entourent, l’homme est le seul non seulement à être, mais à savoir qu’il est. Le seul non seulement à pouvoir agir sur soi et sur les choses mais à être, en outre, maître de son activité, parce qu’il est libre d’en disposer dans un sens ou un autre. Telle est sa grandeur : sa conscience et sa liberté, fruit de son esprit, le placent au-dessus de toutes les choses matérielles, en un domaine qui transcende l’espace et le temps. Ils lui confèrent ainsi la maîtrise du monde matériel et de soi-même. 2.- Les autres êtres, en effet, n’ont pas une conscience explicite de ce qu’ils sont. Ils sont conduits à leurs fins spécifiques et individuelles par des lois nécessaires, d’ordre physique, chimique, biologique et instinctif, imprimées dans leurs facultés. Incapables de sortir du champ inéluctable de ces lois, ils agissent toujours de la même manière, sans progrès aucun. En revanche, l’homme, grâce à son intelligence, peut dépasser les phénomènes jusqu’à parvenir à l’être constitutif des choses. Il peut faire retour sur soi, sur sa propre activité et sur son être. Il peut s’intérioriser, dans le domaine lumineux de la conscience, méditer sur la vérité de l’être des choses, l’être de Dieu, son propre être intérieur. Il peut ainsi mettre en relation fins et moyens, organiser son action pour tendre à ces fins, soit dans les choses extérieures, par la technique et l’art, soit dans sa propre activité libre, par sa vie morale, ou organiser l’activité de son intelligence strictement contemplative, par la science et la philosophie. Dans ce retour sur soi, l’homme enrichit de plus en plus son intelligence, par la contemplation de la vérité, et grandit dans sa volonté libre, par l’amour du bien. Son esprit s’enrichit par ces deux voies, comme homme, être de conscience et de liberté. 3.- Mais ce n’est pas assez dire. Ce n’est aussi que par cette double dimension de l’esprit que l’homme est capable de faire retour sur l’être et l’activité des choses matérielles elles-mêmes, afin de les enrichir par la réalisation de la vérité et du bien, lesquels ne sont rien d’autre que l’être. Dans le silence de la méditation, par son intelligence, l’homme découvre les relations des moyens et des fins et, à cette lumière, il organise les règles de l’action pour les mener à terme, sous l’impulsion de sa liberté. Les résultats obtenus lui permettent de découvrir de nouveaux moyens d’obtenir de nouvelles fins, et c’est ainsi qu’il accroît les biens matériels. Les fruits si abondants qui ont été tirés des objets matériels par l’art et la technique s’enracinent dans l’esprit. Ils ont germé et mûri dans sa solitude féconde, dans une méditation qui a découvert les relations qui ont cimenté leur possibilité. C’est l’esprit encore qui a ensuite enchaîné les moyens de leur réalisation et, finalement, par la volonté, qui s’est décidé à l’effectuer. On le voit, il n’y a pas que l’enrichissement intérieur, le plus noble, celui qui porte sur l’homme lui-même, qui soit atteint par l’intériorité lumineuse de la conscience, par la contemplation de la vérité et la décision libre de réaliser le bien. Il en est de même des biens matériels produits par l’art et la technique. Ceux-ci ne peuvent pas être atteints sans que l’action qui les obtient ou les réalise puise et soit alimentée à cette double source créatrice de l’esprit : celle de l’intelligence et de la volonté libre. Par la vérité ou le bien pratique ou réalisable, l’intelligence ordonne l’action par tels ou tels moyens. La volonté libre décide de son existence comme bien, en la mettant en oeuvre. L’action qui enrichit le monde spirituel, de celui de l’homme individuel, de la famille, de l’Etat et des autres institutions sociales, comme celle qui accroît le monde des biens matériels, artistiques et techniques, et les transforme pour le bien spirituel et matériel de l’homme, passent immédiatement par une action extérieure et même par des instruments matériels.
Cependant tous ces biens sont radicalement des biens de l’esprit, parce que les uns et les autres s’enracinent dans la vérité et le bien, qui les alimentent. Ils y puisent non seulement leur existence, leur raison d’être, mais aussi leur orientation, dans l’intériorité de la contemplation de l’intelligence, et par la force créatrice de la volonté libre. 4.- La triple organisation des habitus (1) de la science et de la philosophie, qui disposent l’homme de façon stable à découvrir et à contempler la vérité, des vertus morales, qui ordonnent l’homme individuellement et socialement à sa fin ou à son bien suprême, et des arts et des techniques, qui le rendent capable de transformer la matière, y compris son propre corps, en objets beaux et utiles, concourt à l’accroissement des biens matériels pour les mettre au service, en définitive, du bien spécifique de l’homme. Cependant, avant que d’être des effets de l’action immédiate qui les réalisent, et qui est en l’occurrence une action matérielle, ces biens sont des effets de l’esprit. C’est lui, dans sa solitude féconde, qui les découvre, s’en empare, les ordonne et les réalise pour constituer ainsi le monde spécifiquement humain. Ce monde, créé par l’homme, est celui de la culture. Dans le monde, l’homme est capable de culture. Autrement dit, il est capable de cultiver, c'est-à-dire d’organiser et de réaliser le bien dans sa propre activité d’être spirituel mais aussi dans l’activité et l’être des choses matérielles. Il peut accroître les biens corporels et les biens spirituels du monde, parce qu’il est, lui seul, par son intelligence, sa conscience et sa liberté, un être spirituel. Sans l’esprit, l’homme appartiendrait à un monde obscur et rigide de nécessités matérielles, gouvernées par des lois mécaniques, chimiques, biologiques et instinctives. Il serait privé du pouvoir créateur qui l’en libère et le rend apte à élever et à transformer son propre être spirituel par l’activité contemplative et morale, et celui des êtres matériels et de son propre corps par l’activité technico-artistique. Le progrès matériel, l’accroissement et le perfectionnement des facteurs économiques et des moyens techniques supposent évidemment des êtres et des activités matériels. Cependant, ce progrès ne peut lui-même être obtenu, comme tel, sans l’intervention de l’esprit, de l’activité contemplative de l’intelligence et de l’activité créatrice de la liberté, lesquelles ordonnent ces êtres et ces activités matériels à une fin. 5.- Si l’on coupe l’action de sa source spirituelle, elle perd son sens créateur humain, sa signification culturelle. Elle perd sa valeur d’accroissement et de perfectionnement spécifiquement humaine, pour tomber et se diluer dans l’ordre purement matériel et irrationnel, dans un activisme privé de sens, gouverné par des lois purement instinctives et étrangères à l’esprit.
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