SCIENCE ET CULTURE
Article paru dans la revue Sapientia, año 16, n° 59 (enero-marzo 1961), (pp. 3-6). Traduction Hermas ©
Cependant, pour que ce triple entretien devienne réellement une culture, ou un humanisme, c'est-à-dire une imprégnation spirituelle ou humaine de tout l’homme et de son environnement, il faut qu’il se réalise conformément aux exigences de chaque domaine ainsi cultivé. Il faut que le faire, développé ou cultivé par la technique et l’art, soit subordonné à l’activité spirituelle de l’agir moral de la volonté libre. Et celui-ci doit lui-même être subordonné à l’activité spirituelle de l’entendement spéculatif par lequel l’homme appréhende le bien – et, en définitive, le bien infini – comme vérité. 4.- Or les habitus des sciences ne sont qu’une partie, et la partie inférieure de la culture de l’entendement spéculatif. Comme connaissance cultivée des phénomènes, elle est subordonnée à la connaissance de la réalité même, c'est-à-dire à la philosophie. Associée à cette dernière, dans la vie terrestre de l’homme viateur – qui n’a pas encore atteint sa Fin et son Bien définitif – elle est également sujette aux exigences pratiques de la vie morale, de la culture des vertus éthiques. Ainsi, non seulement la science ne s’oppose pas à la culture, mais elle occupe une place déterminée à l’intérieur de son unité hiérarchique totale. 5.- Il est vrai cependant qu’il existe, de fait, un conflit entre la science et la culture ou, plus exactement, entre l’homme de science et l’homme de culture. La cause en est que, bien souvent, le scientifique ne possède pas la culture dans toute son amplitude, c'est-à-dire la véritable culture. Du moins, pas à ce degré indispensable qui lui permettrait à la fois d’atteindre un développement humain total et de situer, à l’intérieur de ce dernier, le développement propre de sa science. La culture unilatérale d’une science déterminée, l’absorption totale de l’intelligence humaine dans cette science, persuade le scientifique que tout le savoir, et ce qui est plus grave encore, toute la culture humaine, se réduisent à cette connaissance, de sorte qu’il ignore voire méprise les autres, même supérieures. Nous voyons ainsi souvent des hommes de science empirique méconnaître ou même mépriser la métaphysique. Une telle attitude traduit une perte non seulement du sens et de la réalité de la culture, mais encore de la dimension culturelle de la science possédée. Le scientifique ne parvient plus à situer hiérarchiquement son savoir. Ainsi désorbité, ce savoir perd sa note culturelle propre et s’oppose alors à la culture. C’est ce qui arrive, par exemple, pour la logique mathématique. En elle-même, cette discipline est un aspect de la culture, qui permet d’étendre pertinemment les domaines de la logique traditionnelle, comme un instrument plus parfait de la connaissance. Cependant, entre les mains des néo-empiristes, qui réduisent la portée de la philosophie à ce traitement logico-mathématique des objets empiriques et nient sa capacité à atteindre les objets qui transcendent ces derniers [l’être, Dieu, la liberté, etc.], la logique mathématique est désorbitée, elle perd sa valeur authentique de culture et se retourne même contre elle. En vérité, et tout bien considéré, ce n’est pas la science qui s’oppose à la culture. Ce sont les hommes de science, sans formation philosophique, c'est-à-dire sans savoir culturel total, lesquels, incapables de situer leur propre connaissance dans l’unité totale du savoir, le dénaturent et le retournent contre les autres degrés de la connaissance, et donc contre la culture elle-même. A ce type de scientifique monstrueux, cultivé comme scientifique mais non comme homme et comme chrétien, ignorant non seulement de la culture intellective scientifique, supérieure et directrice de la science, mais même des aspects de la culture morale, artistique et technique, s’oppose l’homme de culture, l’homme harmonieusement cultivé, fût-ce à un degré suffisant, en tous ses aspects humains : intellectif, volitif, philosophique, moral, artistique et technique. Même s’il n’a pas la spécialisation du scientifique, il lui est supérieur et il est capable de le juger, parce que ce dernier n’est ouvert que sur sa seule matière. L’investissement scientifique n’a de sens que pour l’homme, comme un développement partiel à l’intérieur de l’unité du développement total et harmonieux de ce dernier. L’opposition entre la culture proprement dite et une culture scientifique non référée à l’homme peut donc exister, et elle existe de fait. Quelle que soit sa valeur propre, celle-ci est alors une culture déformée, contraire au bien de l’homme. Dans un tel conflit, la culture, celle qui plonge ses racines dans la vérité et le bien suprême de l’homme et du chrétien, doit nécessairement avoir le dernier mot et commander à cette attitude pseudo-scientifique.
1.- Il est très fréquent que l’on cherche à opposer la science à la culture. En vérité, elles ne s’opposent pas. La science est une partie intégrante de la culture. La connaissance scientifique, dans l’acception moderne du terme, se donne pour tâche de clarifier le monde extérieur et intérieur des phénomènes : elle les décrit, les analyse, détermine leurs lois, puis les relie dans une vision théorique, à la recherche d’une unité à leur donner et qui pour l’heure lui échappe. Par opposition à la philosophie, la science ne s’occupe pas de l’être ou de la réalité en elle-même ; ses prétentions sont plus modestes. Elle ne s’occupe que des faits ou des phénomènes empiriques, qu’elle tâche de clarifier. Elle cherche à y découvrir des lois nécessaires physiques, chimiques, biologiques, instinctives et même psychologiques, dans le psychisme non spirituel, pour ensuite les ordonner et les mettre au service du bien de l’homme, par le biais d’applications techniques. Lorsque cette étude empirique est menée avec discipline et méthode, elle crée en l’homme qui la réalise l’habitus de la science. L’enrichissement de l’intelligence humaine par cet habitus, voilà qui constitue sa culture. Cependant, il s’agit d’un enrichissement opéré dans un domaine restreint, partiel, à un degré déterminé à l’intérieur d’une unité hiérarchique beaucoup plus large de la culture prise dans sa totalité. 2.- En effet, la culture est le développement de l’homme dans toutes les parties ou toutes les sphères de son être, dans toutes les orientations de son activité, d’une manière organique ou hiérarchique. Il s’agit du développement de son corps, de sa vie physiologique ou inconsciente, de sa vie psychique ou consciente sensitive et de sa vie psychique ou consciente spirituelle. Le développement ou la culture de ces différentes activités de l’être humain doit se réaliser en conformité avec les exigences naturelles propres à ce dernier. Le développement de la vie physiologique doit servir à la vie psychique inférieure, dépendante du corps, et celle-ci à la vie psychique spirituelle de l’intelligence et de la volonté libre, afin qu’à son tour celle-ci atteigne convenablement et de manière permanente son objet propre : la vérité et le bien honnête (ou moral), propres à l’être spirituel et personnel de l’homme, et, en définitive, la Vérité et le Bien infinis de Dieu, pour lequel il est fait. Ce travail de culture ou de développement porte aussi bien sur l’être même de l’homme, en ses multiples aspects, harmonisés et hiérarchisés, que sur les êtres matériels extérieurs qu’il ordonne à son propre bien. Dans les deux cas, son origine et son organisation est bien une œuvre de l’esprit. Une œuvre de l’intelligence, tout d’abord, qui structure son plan pour obtenir le bien propre de chacune des activités précitées, dans le cadre du bien suprême de l’homme ; une œuvre de la volonté libre ensuite, laquelle décide de leur réalisation et des moyens à mobiliser pour atteindre les fins recherchées. 3.- L’esprit imprègne cette œuvre de culture pour y établir un ordre. Il conserve la hiérarchie des objets ou des fins de chaque projet à l’intérieur de l’unité du tout, pour la réalisation de tous les biens de l’homme, aussi bien ceux qui regardent son être même que ceux qui sont attachés aux biens matériels extérieurs. Ainsi l’œuvre culturelle comprend, premièrement, la culture de l’esprit en son double aspect, intellectuel et volontaire, et, secondement, la culture du corps, de la vie matérielle physiologique et psychique, et des objets matériels environnants. Quand l’homme est parvenu à imprimer en son intelligence les habitus des sciences, ou de certaines d’entre elles, pour l’ordonner de manière permanente et facile à la vérité ; quand sa volonté est fortifiée par des habitus ou vertus qui l’inclinent habituellement au bien ; et quand son intelligence pratique [intelligence interprétée par la volonté libre] ainsi que les facultés subordonnées à cette dernière sont elles-mêmes affermies pour atteindre de manière permanente le bien du corps, de la vie inférieure et des objets voisins [beauté, utilité], alors on peut dire de lui qu’il est cultivé : il possède la culture. Ainsi, la culture suppose l’entretien habituel ou l’obtention de différents habitus. En premier lieu, ceux de la science et de la philosophie dans l’intelligence spéculative. C’est la dimension première de la culture. En deuxième lieu, ceux des vertus morales dans la volonté et de la prudence dans l’intelligence pratique, qui ordonnent l’homme à son bien spécifique ou humain, et à Dieu. C’est la deuxième dimension de la culture. En troisième lieu, ceux des vertus de l’art et de la technique dans l’intelligence pratique, qui ordonnent l’activité humaine au bien des choses extérieures à l’esprit. C’est la troisième dimension de la culture.
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