Rémi Morin.- Vous avez dit précédemment, à propos de la loi naturelle, que chacun est « en principe » capable de discerner ce qui est digne de soi ou non. Mais on voit bien, à l’expérience, qu’il y a aussi de mauvaises éducations, plus ou moins volontaires, parce que le discernement que vous évoquez n’existe pas ou plus, ou peu. Marcel de Corte a analysé cette dissolution du sens commun. Bref, il y a le péché, et le relativisme éthique, souvent invoqué par Benoît XVI. Est-ce que ça ne rend pas finalement impossible le rapport social au droit naturel que vous évoquez, et finalement vaine l’intervention des catholiques en tant que tels dans le domaine politique ?
N’y-a-t-il pas risque que “l’homme de bonne volonté” avec qui nous sommes invités à dialoguer, et qui ne partage ni notre foi ni notre espérance, voire aucune espérance du tout, jusqu’à s’accommoder de tous les principes destructeurs de notre société, devienne tout simplement une abstraction inaccessible, justifiant ainsi le repli des catholiques dans la sphère du sacré ?
Hermas.- Cette objection est très intéressante. Au fond, puisque vous évoquez le péché et son incidence sur la nature, il s’agit de savoir si la perte de la grâce ne vide pas l’ordre naturel de son contenu. Cette problématique était déjà présente d'une certaine manière au Moyen-Age, où bien des auteurs, comme Jacques de Viterbe, Richard Fitz-Ralph ou John Wyclif, conditionnaient notamment l'existence du pouvoir à la grâce. Chesterton, en évoquant les rapports du naturel et du surnaturel, disait que lorsqu’on ôte le surnaturel il ne reste que ce qui n’est pas naturel. C’est vrai et c’est faux. C’est vrai à bien des égards d’un point de vue moral. Avec une certaine brutalité mais de façon très réaliste, saint Thomas notait que celui qui ne respecte pas sa nature humaine en déchoit et que, ce faisant, il ne se conduit même pas comme un animal, parce que l’animal, lui, suit sa loi. On trouve des affirmations analogues dans l’islam. Mais l’affirmation de Chesterton n’est certainement pas vraie d’un point de vue ontologique, sans quoi la distinction des ordres ne subsisterait pas. L’ordre naturel demeure. Il demeure malgré le péché, parce que le péché lui-même n’existe qu’en référence à lui, comme M. Onfray n’existe pas sans le christianisme sur lequel il crache...
Rémi Morin.- En définitive, quels que soient les attaques dont il est de fait l’objet, l’ordre naturel demeure donc toujours le même ?
Hermas.- Oui, comme la nature humaine elle-même. Néanmoins, d’un point de vue politique, l’ordre naturel ne demeure pas seulement comme exigence, mais aussi comme enjeu. Comme enjeu, parce qu’il est indéniable que nous assistons à son opacification croissante, par un processus accéléré de décivilisation, masqué par les richesses de nos sociétés. Ce qui est en cause, politiquement parlant, c’est sa perception dans l’esprit des hommes. Cela rend votre objection "inquiétante", au sens propre. Mais c’est cela aussi qui rend urgente l’intervention du chrétien dans le domaine du politique, tout au rebours du doute que vous exprimez. On ne voit que mieux que l’homme a besoin d’être sauvé, et que le chrétien doit entrer dans cette œuvre de salut. Séparée de la nature blessée, la grâce ne peut jamais se résigner à cette blessure.
C’est donc au chrétien de faire en sorte, par sa parole et son exemple, par son investissement dans les choses de ce monde, que “l’homme de bonne volonté” ne devienne jamais une abstraction inaccessible et qu'il tienne sa place, en quelque sorte, de citoyen de droit de la société civilisée. La condition en est aussi, de son côté, que le chrétien ne s’illusionne pas sur l’homme : il ne doit pas rêver d’une humanité sans péché, d’un “homme de bonne volonté” sans volontés mauvaises, d’une société chrétienne sans ombre, sans quoi c'est lui qui se porte hors de la réalité en l'idéalisant. Tout cela n’a jamais existé et n’existera jamais.
Rémi Morin.- Cependant, avant de rêver seulement d’une société chrétienne, même imparfaite, on doit bien constater que l’action des chrétiens se heurte à des états de fait. Nous sommes dans une société “plurielle”, indifférente au vrai, où toute opinion s’exprime, hors normes morales, et où les institutions mêmes tendent à valider toujours, pas une sorte de fuite en avant, happées par le vide, les revendications les plus déconnectées de la loi naturelle. Il y a donc un problème de structure, aussi, qui n’est pas négligeable, et qui contribue à détruire la conscience morale. Est-ce que la démocratie moderne – pas la démocratie abstraite, celles des philosophes – c'est-à-dire celle qui est en place, notamment en notre pays, avec ses logiques, ses soubassements philosophiques, ses lois mêmes, ne constitue pas un obstacle pour l’heure insurmontable à l’action que vous évoquez ?
Hermas.- Que ce problème de structure existe, c’est certain. Le pape Jean-Paul II lui avait même donné un nom, souvenez-vous, dans Sollicitudo rei socialis…