Une étude réalisée il y a quelques années, par Ermenegildo Spaziante, un membre de la Société italienne de bioéthique et publiée par l'Università Cattolica del Sacro Cuore à Rome, a fixé à 38.896.000 le nombre annuel d'avortements dans le monde (près de 110.000 par jour) [1]. Or, ces chiffres ont augmenté de manière significative. Si peu que l'on soit sensibilisé à cette question, on ne peut nier qu'il s'agisse là d'un fait sans égal dans l'histoire de l'espèce humaine, qui prend les allures d'un génocide universel. C'est pourquoi il faut éviter de s'en tenir à des vues partielles, réductionnistes, qui laissent certains aspects de cette question dans l'ombre. Le problème de l'avortement dans le monde, quelle que soit la façon dont il nous est présenté par ses défenseurs, dépasse très largement celui de la libération de la femme : les foetus rejetés appartiennent aux deux sexes - bien plus, le plus souvent, en ce qui concerne en tout cas les pays du tiers monde, ils appartiennent majoritairement au genre féminin. De même, il serait illogique de situer un massacre d'une telle ampleur sur le terrain de la révolution sexuelle, car ce serait un coût disproportionné à payer par rapport aux avantages escomptés, passés ou à venir. C'est pourquoi, conscient de la difficulté de lier l'avortement à une dynamique purement idéologique, tout le discours pro-avortement orquestré tend à le présenter d'un point de vue purement individuel, au cas par cas, en cherchant à convaincre le citoyen qu'il ne s'agit que d'un "problème de conscience", qui ne regarderait, exclusivement, que la seule femme concernée. Cependant, il n'en est pas ainsi. Et je n'entre pas ici dans le débat de savoir si le foetus est déjà un être humain ou non, ou si l'homme, l'Eglise ou la société ont un droit à y intervenir. L'avortement, au niveau mondial, est, par dessus tout, un acte d'impérialisme brutal des pays riches sur les pays pauvres. Cette affirmation, qui pourrait paraître de prime abord démagogique, ne l'est absolument pas.
Le coeur de toute la politique antinataliste du monde développé sur le monde sous-développé a son origine dans le problème de la concurrence pour la main-d'oeuvre bon marché et dans le phénomène de l'immigration. Arrêtons-nous à ce second point. C'est un fait que chaque année depuis trente ans un million d'immigrants du Sud s'installent dans le Nord. C'est également un fait que le Nord ne sait plus comment convaincre le Sud que la cause de sa pauvreté est sa croissance démographique surdimensionnée. Cette difficulté, en effet, paraît logique : n'est-il pas vrai que la densité, par exemple, du Japon [325 hab. par km2 et 23.000 dollars annuels de rente/habitant], dépasse de loin celle de la majorité des pays qui se considèrent comme pauvres [ainsi de la Tanzanie : 25 hab. par km2, et 130 dollars de rente/hab.]. Toute personne moyennement informée - les pays du tiers monde sont pauvres, mais pas sots - sait qu'une révolution démographique adéquate est un facteur essentiel à tout processus de promotion et d'expansion industrielle de première phase. Plus de population, c'est aussi plus de main-d'oeuvre - ce qui la rend moins chère - et plus de marché intérieur, ces deux éléments étant essentiels pour consolider une infrastructure industrielle minimale capable de s'ouvrir ultérieurement à la concurrence extérieure. L'Europe, naturellement, a eu sa propre révolution démographique, de l'Angleterre, au début du XIXème siècle, à l'Espagne des années soixante.
Il faut se souvenir qu'aux XVIIème et XVIIIème siècles, ceux qui se réclamaient des Lumières surent voir dans le dépeuplement qui était alors celui de l'Espagne l'une des causes de la décadence nationale. Il est également aisé de constater - et même de vérifier historiquement - que les bienfaits d'une expansion démographique s'achèvent, et même prennent une tournure négative, lorsqu'elle atteint un point de saturation, quand cette expansion ne s'accompagne pas d'une poussée technologique significative. L'Europe a résolu ce problème par l'émigration : pendant un siècle et demi, des flots d'européens ont envahi les continents relativement proches (Afrique, Amérique) ou plus lointains (Océanie, Extrême-Orient) pour soulager leurs populations respectives, quitte à se substituer aux populations indigènes dans les lieux qui étaient ainsi atteints. En 1895, Sir Cecil Rhodes a déclaré au Parlement britannique que "pour sauver les quarante millions d'habitants du Royaume-Uni d'une guerre civile funeste, nous, politiciens coloniaux, devons prendre possession de nouveaux territoires et y placer le trop-plein de population, afin de créer de nouveaux marchés où vendre les produits de nos usines et de nos mines".