Cependant, pour que ce triple entretien devienne réellement une culture, ou un humanisme, c'est-à-dire une imprégnation spirituelle ou humaine de tout l’homme et de son environnement, il faut qu’il se réalise conformément aux exigences de chaque domaine ainsi cultivé. Il faut que le faire, développé ou cultivé par la technique et l’art, soit subordonné à l’activité spirituelle de l’agir moral de la volonté libre. Et celui-ci doit lui-même être subordonné à l’activité spirituelle de l’entendement spéculatif par lequel l’homme appréhende le bien – et, en définitive, le bien infini – comme vérité.
4.- Or les habitus des sciences ne sont qu’une partie, et la partie inférieure de la culture de l’entendement spéculatif. Comme connaissance cultivée des phénomènes, elle est subordonnée à la connaissance de la réalité même, c'est-à-dire à la philosophie. Associée à cette dernière, dans la vie terrestre de l’homme viateur – qui n’a pas encore atteint sa Fin et son Bien définitif – elle est également sujette aux exigences pratiques de la vie morale, de la culture des vertus éthiques.
Ainsi, non seulement la science ne s’oppose pas à la culture, mais elle occupe une place déterminée à l’intérieur de son unité hiérarchique totale.
5.- Il est vrai cependant qu’il existe, de fait, un conflit entre la science et la culture ou, plus exactement, entre l’homme de science et l’homme de culture.
La cause en est que, bien souvent, le scientifique ne possède pas la culture dans toute son amplitude, c'est-à-dire la véritable culture. Du moins, pas à ce degré indispensable qui lui permettrait à la fois d’atteindre un développement humain total et de situer, à l’intérieur de ce dernier, le développement propre de sa science. La culture unilatérale d’une science déterminée, l’absorption totale de l’intelligence humaine dans cette science, persuade le scientifique que tout le savoir, et ce qui est plus grave encore, toute la culture humaine, se réduisent à cette connaissance, de sorte qu’il ignore voire méprise les autres, même supérieures. Nous voyons ainsi souvent des hommes de science empirique méconnaître ou même mépriser la métaphysique. Une telle attitude traduit une perte non seulement du sens et de la réalité de la culture, mais encore de la dimension culturelle de la science possédée. Le scientifique ne parvient plus à situer hiérarchiquement son savoir. Ainsi désorbité, ce savoir perd sa note culturelle propre et s’oppose alors à la culture. C’est ce qui arrive, par exemple, pour la logique mathématique. En elle-même, cette discipline est un aspect de la culture, qui permet d’étendre pertinemment les domaines de la logique traditionnelle, comme un instrument plus parfait de la connaissance. Cependant, entre les mains des néo-empiristes, qui réduisent la portée de la philosophie à ce traitement logico-mathématique des objets empiriques et nient sa capacité à atteindre les objets qui transcendent ces derniers [l’être, Dieu, la liberté, etc.], la logique mathématique est désorbitée, elle perd sa valeur authentique de culture et se retourne même contre elle.
En vérité, et tout bien considéré, ce n’est pas la science qui s’oppose à la culture. Ce sont les hommes de science, sans formation philosophique, c'est-à-dire sans savoir culturel total, lesquels, incapables de situer leur propre connaissance dans l’unité totale du savoir, le dénaturent et le retournent contre les autres degrés de la connaissance, et donc contre la culture elle-même.
A ce type de scientifique monstrueux, cultivé comme scientifique mais non comme homme et comme chrétien, ignorant non seulement de la culture intellective scientifique, supérieure et directrice de la science, mais même des aspects de la culture morale, artistique et technique, s’oppose l’homme de culture, l’homme harmonieusement cultivé, fût-ce à un degré suffisant, en tous ses aspects humains : intellectif, volitif, philosophique, moral, artistique et technique. Même s’il n’a pas la spécialisation du scientifique, il lui est supérieur et il est capable de le juger, parce que ce dernier n’est ouvert que sur sa seule matière. L’investissement scientifique n’a de sens que pour l’homme, comme un développement partiel à l’intérieur de l’unité du développement total et harmonieux de ce dernier.
L’opposition entre la culture proprement dite et une culture scientifique non référée à l’homme peut donc exister, et elle existe de fait. Quelle que soit sa valeur propre, celle-ci est alors une culture déformée, contraire au bien de l’homme. Dans un tel conflit, la culture, celle qui plonge ses racines dans la vérité et le bien suprême de l’homme et du chrétien, doit nécessairement avoir le dernier mot et commander à cette attitude pseudo-scientifique.