Préface
Pour cette confrontation, qu’il souhaitait présenter, de la catégorie
de la politesse avec celle de la personne, M. A. Wlodarczyk savait
qu’il trouverait dans la langue japonaise un matériau de choix. Cette
langue, en effet, par la diversité des moyens qu’elle met en oeuvre,
permet de situer à des places différentes, au sein d’une hiérarchie, le
locuteur, l’allocutaire (personne à laquelle le locuteur s’adresse) et
le délocutif (qui est dans la terminologie d’A. Wlodarczyk, distincte
de celle d’E. Benveniste, chez qui ce terme revêt une tout autre
acception la personne ou la chose dont on parle). En particulier, même
si le délocutif ne change pas sur le plan référentiel, le japonais
permet d’en parler à l’aide de l’un ou l’autre de deux énoncés,
distingués aussi bien par les substantifs honorifiques s’appliquant au
délocutif que par les formes appréciatives ou dépréciatives du verbe,
lesquelles indiquent, respectivement, que le locuteur respecte
l’allocutaire et/ ou le délocutif, ou qu’il se déprécie lui-même. Sur
la base de ces faits, l’auteur dégage une fonction qu’il appelle
estimative, et qui est celle des formes honorifiques en tant qu’elles
construisent une relation entre locuteur, allocutaire et délocutif. Par
là cette étude, du fait qu’elle établit un pont entre politesse et
personne en reconnaissant dans les deux les mêmes composantes
fonctionnelles, offre un cadre qui permet de dépasser le cas du
japonais, et de traiter les honorifiques en linguistique générale.
Mais un autre aspect intéressant de cet ouvrage est qu’il contribue au
traitement d’une question essentielle, celle de savoir s’il faut
imputer à la grammaire ou à la pragmatique, voire à la stylistique, les
règles de formation des énoncés relatives à l’expression de la
politesse, et par conséquent si c’est au regard du système de la langue
ou au regard du rapport d’interlocution qu’il faut réputer fautifs les
énoncés qui ne respectent pas ces règles. Bien que non explicite sur ce
point, le passage suivant due la sociologue C. Nakane, que cite A.
Wlodarczyk, semble suggérer (en 1974) la première solution: "Dans
la vie courante, quelqu’un qui ignorerait la position respective des
gens qui l’entourent ne pourrait [...] ni parler, ni s’asseoir ni
manger [...]. Les expressions et le ton convenables pour un supérieur
ne doivent jamais être utilisés pour s’adresser à un inférieur. Même
entre collègues, il faut que les deux partenaires soient très intimes
pour qu’ils puissent se dispenser des termes honorifiques de rigueur,
termes dont les langues occidentales ne fournissent guère
d’équivalents. Le comportement et le langage se trouvent ici
étroitement mêlés". Mais A. Wlodarczyk, qui souligne que
son propos est d’offrir une pragmatique du japonais, paraît pencher
plutôt pour ce qu’indique cette formulation. On pourrait adopter une
position moyenne, et considérer que les fautes d’honorifiques ne sont
des fautes de grammaire que dans certains cas, par exemple quand une
forme déférente à suffixe -masu ou auxiliaire desu est employée dans
une subordonnée relative. Mais même alors, comme le rappelle A.
Wlodarczyk, les formes déférentes ne sont pas exclues si l’expression
est particulièrement polie. Ainsi, bien qu’il soit vrai que les types
de contraintes propres aux subordonnées s’expliquent par le fait que,
n’étant que des parties de messages, elles ne peuvent être structurées
comme des messages complets, celles de ces contraintes qui concernent
la politesse en japonais peuvent être levées dans certains contextes
sociaux. Il faut donc admettre qu’il ne s’agit plus d’un problème
strictement syntaxique.
Outre ces importants apports, le livre présente une intéressante
comparaison avec les langues occidentales. Nourri d’une documentation
et d’exemples abondants, il peut être considéré comme une contribution
précieuse à l’étude d’un des traits les plus singuliers du japonais et
d’autres langues d’Extrême-Orient (je ne connais pas d’ouvrage français
comparable sur le coréen, où les faits sont voisins), et comme une
pièce importante du débat linguistique et sociolinguistique sur la
politesse et la personne.
Claude Hagège
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